Mythes, réalités et avenir du Wing Chun : un entretien avec Grand Maître Lok Yiu

De gauche à droite : Chu Chong Tin, Grand Maître Yip Man et Maître Lok Yiu

Maître Lok Yiu, comment êtes-vous arrivé au Wing Chun Kung Fu ?

 

J’ai eu la chance d’apprendre directement des mains du Grand Maître Yip Man. « Le bonheur » devrais-je aussi dire parce qu’à cette époque la plupart des gens ne savaient pas ce que c’était. Je n’ai connu ce style que parce que je travaillais dans le restaurant Koowlon à l’époque. C’est là que Sifu Yip Man a commencé à enseigner et où il m’a aussi accepté comme Todai (disciple). Tout d’abord, je considérais le Wing Chun Kung Fu comme une sorte d’exercice. Après environ six mois ma compréhension et mon enthousiasme n’ont cessé d’augmenter, c’est à ce moment que le Wing Chun a commencé dans ma vie.

 

Le Grand Maître pratiquait-il souvent avec ses élèves ? Comment ses assistants ont-ils participé à l’enseignement ?

 

Je pense que je vais devoir répondre à cette question sous un autre angle. En 1950, le Wing Chun était inconnu à Hong-Kong. Après que Sifu Yip Man a commencé à enseigner, beaucoup de professeurs et d’autres élèves de Kung Fu ont défié le Wing Chun dans des combats afin de nous mettre à l’épreuve et nous tester. Cette période fut extrêmement importante pour le Wing Chun. Nous et Yip Man pratiquions très durs pour construire l’honneur et la réputation du style. Nous nous sommes entraînés très dur parce qu’une défaite dans les défis aurait ruiné celle-ci. À l’époque, très peu de gens suivaient les cours de Yip Man. Après de nombreux challenges, le style est devenu célèbre et de plus en plus d’étudiants sont venus pour apprendre. Leung Sheung et moi sommes devenus assistants du Grand Maître. Il s’asseyait toujours avec nous, regardant comment nous enseignons et corrigeant parfois nos erreurs. Parfois, il s’entraînait lui-même avec les élèves mais pas très souvent car en raison du nombre d’élèves, il n’était pas possible d’enseigner directement à tous.

 

Combien de temps avez vous vécu avec Yip Man ? Combien de temps avez vous pu recevoir des leçons particulières du Grand Maître ?

 

Cela a duré plus de 6 ans, dans les années 50. Le grand maître Yip Man avait l’étrange habitude de ne jamais s’endormir avant six heures du matin. Tous les soirs, nous nous rencontrions pour discuter et nous entraîner. À l’époque, on nous enseignait différemment parce qu’il était de notre devoir d’assurer notre honneur et notre réputation.

De gauche à droite : Lok Yiu, Leung Sheung, Yip Man et Yip Bo Ching

 

Le Wing Chun est-il quelque chose de très secret, un art dont le Grand Maître Yip Man aurait choisi de ne transmettre que certaines parties ? Qu’avez-vous appris du Grand Maître lui-même ?

 

Même si j’ai été formé des mains du Grand Maître (et fut plus tard son assistant), je n’ai jamais rencontré ni transmis d’enseignement secret. Comme je l’ai déjà dit, cette période était très importante pour le Wing Chun et chaque étape devait être validée. Le Grand Maître Yip Man a donné son maximum pour s’assurer que notre style ait une bonne réputation. La seule différence entre ses élèves était que certains étaient mieux formés que d’autres. C’est pourquoi certains ont appris plus et d’autres moins… J’ai moi-même appris Siu Lim Tao, Chum Kiu, Biu Tze, le bâton long et Bart Cham Dao directement du Grand Maître Yip Man.

 

Est-ce que le Grand Maître Yip Man a enseigné différentes versions du Wing Chun Kung Fu au cours de sa vie ? Connaissez vous ce que certains appellent le « style ancien », qu’il aurait prétendument enseigné durant ses dernières années et qui est diffusé en Europe sous le nom de « Wing Chun véritable » ?

 

C’est une question très étrange. Il n’y a bien qu’en Europe qu’on peut se permettre de raconter ces choses ! À Hong Kong, personne ne dirait une chose pareille. L’honneur et la réputation du Wing Chun à Hong Kong ont été construits dans les premiers années et ça n’était pas dans un supposé « style ancien ». Pendant tout le temps où j’ai fréquenté le Grand Maître Yip Man, je ne l’ai jamais entendu parler de quoi que ce soit en rapport avec un « style ancien » !

 

Il y a aujourd’hui différentes spéculations en Europe concernant qui enseigne le vrai Wing Chun. Qu’est-ce que vous en pensez ?

 

Il y a bien des années, le grand maître Yip Man m’a dit : « Lok Yiu, une fois que je serai mort, certaines personnes se feront connaitre. Elles feront beaucoup de choses, diront qu’elles ont le meilleur Wing Chun…de nombreux styles seront créés. Ne t’en fais pas parce que le temps viendra où la vérité sera révélée. Cela s’est déjà passé plusieurs fois dans l’histoire du Kung Fu. Tout ce que tu as à faire est d’enseigner à tes élèves ce que tu as appris de moi. Le futur sera ainsi sécurisé. Avec le temps, seule la vérité peut perdurer. « 

 

Combien de temps avez vous été l’assistant de Yip Man et à qui avez-vous enseigné à l’époque ?

 

J’ai été son assistant pendant plus de cinq ans. Parmi les élèves figuraient Tsui Sheung Tin, Man Siu Hung, Chiu Wan, Law Bing, Yip Bo Ching, Wong Shun Leung et autres. Je me souviens d’une fois où je me battais contre un autre style de Kung Fu. Après avoir gagné le combat, un jeune homme est venu me demander quel style j’avais utilisé. Il voulait apprendre alors je lui ai donné l’adresse de Sifu. Ce jeune homme était Wong Shun Leung (il devint plus tard lui-même un célèbre combattant de Wing Chun, décédé en 1997).

 

Aviez-vous encore des contacts avec le Grand Maître quand vous avez ouvert votre propre école, et avez-vous toujours entretenus des relations étroites  ?

 

La relation entre le Grand Maître et moi était très étroite et a duré jusqu’à sa mort. J’avais pris l’habitude de ne jamais dormir avant six heures du matin, souvent, Sifu Yip Man venait à mon école le soir et la nuit. Il me parlait de théorie, pratiquait avec moi et observait mes disciples.

 

Comment devient-on assistant ou enseignant ?

 

Quand quelqu’un dans mon école veut devenir un assistant ou un professeur, il doit s’assurer qu’il comprend vraiment l’art, peut s’occuper des gens et a un bon comportement. Il doit non seulement être un bon combattant mais aussi être capable d’enseigner aux élèves correctement, patiemment pour assurer les progrès dans le style.

 

L’argent joue-t-il un rôle quand quelqu’un veut être accepté comme élève ?

 

C’est tout simplement mal de prendre quelqu’un comme Todaï pour de l’argent. Je dois dire qu’il y a souvent une très mauvaises conceptions de l’enseignement de l’art Europe mais aussi ici à Hong Kong. Beaucoup d’élèves pensent qu’ils apprendront des techniques secrètes s’ils offrent plus d’argent à leur Sifu. Foutaises ! Pour recevoir le Wing Chun, il faut avoir un bon Sifu qui comprend correctement l’art, qui est capable de montrer la bonne voie et de corriger les erreurs. Le plus important est cependant que l’élève travaille dur et réfléchisse beaucoup. La profondeur de la compréhension joue un rôle très important. Quand un élève ne connaît que Siu Lim Tao mais travaille dur, s’entraîne et comprend, c’est largement mieux que quelqu’un qui connait Biu Tze mais ne le pratique pas aussi intensément et ne comprend pas ce qu’il fait. Le Wing Chun ne peut pas être acheté. Tout le monde sait que Bruce Lee a appris le Wing Chun quand il n’était pas riche.

 

Wilhelm Blech est-il votre « étudiant à huis clos » (closed door student) ?

 

Je ne sais pas ce que ce terme signifie. C’est de la fantaisie et non de la réalité. Lorsque le Sifu de Yip Man est mort, il a demandé à son élève le plus ancien de continuer à lui enseigner. C’est la manière traditionnelle de faire dans la vie réelle. Personne ne sait quand je dirai adieu à la vie et, par conséquent, il n’y a rien que je puisse appeler un « étudiant à huit clos » ou « disciple secret ». Mais je peux dire que Wilhelm Blech est mon seul disciple européen, mon Todaï.

 

Pourquoi l’avez-vous pris comme Todaï alors que vous avez arrêté d’enseigner publiquement ? Vous n’aviez jamais enseigné aux Européens auparavant.

 

J’ai eu un sentiment très étrange quand Wilhelm et ses élèves sont venus me voir. J’ai trouvé qu’il était très sérieux, honnête et très intéressé par notre style. C’était surprenant quand je l’ai vu travailler avec ses élèves. Leur coopération mutuelle m’a beaucoup ému. Il me semblait que la relation entre lui et ses disciples était la même qu’entre le Grand Maître Yip Man et moi, alors je l’ai pris comme élève, c’est tout. Je suis heureux d’avoir pris cette décision à ce moment-là car quand il est revenu avec ses élèves, j’ai vu qu’il ne se développait pas seulement très bien, mais qu’il était aussi capable d’enseigner à ses élèves. Je peux même dire qu’il est devenu un ami.

Comment voyez-vous l’avenir du Wing Chun dans le monde, en particulier en Europe ?

 

Je pense que le Wing Chun a un grand avenir devant lui parce que c’est un style formidable. Comme l’a dit le Grand Maître Yip Man : « La vérité sera révélée ! » Les élèves européens doivent réfléchir davantage à ce qu’ils ont appris. Plus ils comprendront, mieux ils apprendront ! Enfin, je tiens à vous remercier pour cette interview qui me permet de m’adresser aux élèves européens.

 


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