« Mes SiFus », partie 1, par Allan Lee à propos de sa formation en Wing Chun à H-K dans les ’60

Mo Yan, Lok Yiu et Allan Lee

Recherche d’un SiFu

Mon père avait un ami du nom de Mok Dun qui était impliqué dans le monde des arts martiaux. Il était un étudiant de SiFu Yip Man à la « Restaurant Workers Union» et mentionnait souvent à mon père les compétences phénoménales de son professeur en arts martiaux. Mon père a donc décidé que je devais apprendre le Wing Chun, un style d’art martial très sain qui avait rarement des liens avec les gangsters.

A cette époque, SiFu Yip Man avait acquis une telle réputation à Hong Kong en tant que Maître de Wing Chun que ses pairs de la communauté chinoise des arts martiaux lui avaient décerné le titre de Grand Maître. Malheureusement, le grand maître Yip Man n’enseignait plus et il semblait impossible pour moi d’apprendre directement de lui.

Sur les conseils de M. Mok Dun et compte tenu de l’incroyable réputation de Yip Man, mon père avait décidé que je devrais étudier avec l’un des élèves les plus anciens du grand maître. Deux fois, mon père et moi avons visité l’école de SiFu Leung Sheung et les deux fois, il n’était pas là. Nous avons ensuite décidé de visiter l’école de SiFu Lok Yiu. Même si son école était encore en construction, il y avait quelque chose dans l’endroit et l’atmosphère qui nous a vraiment attirés.

SiFu Lok Yiu, le deuxième disciple du regretté Grand Maître Yip Man était célèbre pour ses connaissances approfondies, son approche diligente et ses exigences élevés dans l’enseignement du Wing Chun.

À la fin des années 1960, à Hong Kong, il était encore habituel pour un enseignant d’accepter formellement un élève comme disciple. Basé sur une recommandation personnelle de son « petit frère » de Kung Fu, M. Mok Dun et après avoir parlé à mon père, SiFu Lok Yiu décida de me prendre comme son disciple.

Suivant la coutûme chinoise, j’ai offert à SiFu Lok Yiu des cadeaux traditionnels et une poche rouge puis il m’a parlé en privé. Il me considéra comme un jeune insouciant et espiègle et me dit qu’il n’aimait pas les fauteurs de troubles. Puis il m’a mis au défi de trouver une raison pour qu’il m’enseigne.

Comme je n’ai pas pu lui répondre, il m’a dit que j’avais eu la chance d’apprendre uniquement grâce à sa relation avec M. Mok Dun et mon père et qu’il n’enseignait normalement pas aux fauteurs de troubles comme moi. SiFu Lok Yiu parlait sévèrement et strictement et me fit promettre de suivre les règles de son école, de travailler dur et de ne pas attirer de problèmes.

Ignorance juvénile

Même après que SiFu Lok Yiu m’ait parlé et m’ait accepté comme disciple, je n’avais toujours aucun intérêt à apprendre le Wing Chun. Je n’étais là que par respect pour mon père.

J’étais plus intéressé par le fait de m’amuser avec mes amis qu’à m’entraîner dur au Kung Fu. Dans mon ignorance et ma jeunesse, j’ai donc commencé à ne plus venir m’entrainer. L’après-midi, je me sauvais discrètement et je m’amusais avec mes amis pendant que je disais à mon père que je m’entraînais à l’école de SiFu. Cela dura pendant un certain temps.

Un jour, alors que j’étais au cinéma au lieu de m’entraîner, je découvris qu’on avait volé mon vélo. Cela me fit rentrer très tard à la maison. Mon père, méfiant, me questionna. J’ai eu beau essayer de le convaincre que j’avais passé plus de temps à m’entraîner à l’école, il savait que le cours était terminé depuis des heures et qu’il ne m’aurait pas fallu autant de temps pour rentrer chez moi.

Il ne crut pas à mon histoire et décida d’appeler SiFu Lok Yiu pour découvrir la vérité. SiFu Lok Yiu expliqua que je n’avais pas été en classe et qu’il ne m’avait pas vu depuis des semaines. Mon père était très en colère et déçu. Il accorda ensuite à SiFu Lok Yiu la permission de faire tout ce qui était nécessaire pour me discipliner et de poursuivre ma formation dans le Wing Chun. Bien sûr, cela signifiait que j’aurais de gros ennuis quand je retournerai à l’école de SiFu. Cela n’a cependant pas empêché mon père de me punir aussi ce soir-là.

Me tromper moi-même

À mon retour à l’école le lendemain, SiFu Lok Yiu se montra extrêmement sévère avec moi. Je me souvins honteusement de la promesse faite lorsqu’il m’accepta comme disciple. Il dit :  » Kong Jai (Little Kong), tu t’amuses, tu t’amuses, tu t’amuses mais en vérité tu te trompes parce que tu ne fais rien qui vaille la peine. Chaque fois qu’on travaille dur, on s’aide soi-même. Oui, tu m’as dupé moi et ton père mais en réalité : tu t’es trompé toi-même. »

SiFu continua de me faire la leçon et me donna mon premier aperçu de la philosophie des arts martiaux chinois. Il fallut de nombreuses années avant que je comprenne vraiment ce qu’il avait partagé avec moi. Il dit : « Les arts martiaux cultivent la confiance et permettent de développer un esprit de persévérance afin qu’on puisse accomplir des choses valables dans nos vies. » Il insista également sur le fait que les artistes martiaux devaient avoir une bonne conduite et maintenir une norme morale élevée.

Il me demanda de considérer ce que j’avais accompli de mon vivant et me dit qu’il avait la pleine autorité de mon père pour faire tout ce qui était nécessaire pour me former.

Pour me punir, il m’ordonna de m’entraîner seul dans le coin de la pièce. Je faisais du Mabu et ne pratiquais que la première partie de Siu Lim Tau pendant des heures. SiFu était maintenant très sévère avec moi et on m’enseignait très lentement et méticuleusement.

Ce type d’entraînement était éreintant et long mais très efficace pour établir une base solide.

Voir la lumière

Un jour, après environ neuf mois, SiFu Lok Yiu me fit faire des mains collantes avec les autres étudiants. Tous mes frères de Kung Fu me dominèrent, même les élèves du premier cycle. Tous les autres élèves apprenaient de nouvelles choses pendant qu’on me laissait derrière.

Le temps que j’ai passé à l’école à faire les bases me permis de réfléchir et de voir à quel point SiFu Lok Yiu était respecté par ses élèves et les membres de la communauté. Les gens n’avaient que des choses positives à dire sur lui. Ses élèves revenaient à l’école avec des histoires de victoires dans les matchs d’entrainement qu’ils avaient disputés. Ces histoires me fascinaient. De plus, la nouvelle popularité de Bruce Lee et le fait qu’il faisait partie de notre famille Wing Chun firent de lui une idole pour nous. Tout cela a contribué à mon intérêt croissant pour le Wing Chun.

C’est alors que je compris. Tandis que mes camarades de classe travaillaient dur pour apprendre et progresser, je faisais l’imbécile, j’étais puni et donc privé de la chance de progresser avec eux. J’ai alors réalisé la grande leçon que me donnait SiFu Lok Yiu. Il me punissait pour être irrespectueux et ignorant, et de cette punition, je vis que les arts martiaux chinois étaient vraiment quelque chose de spécial. Ce n’était pas seulement la théorie du combat, mais une philosophie basée sur la discipline et le dévouement.

J’ai réalisé que j’avais un bon professeur dans un grand système d’arts martiaux. A partir de là, je devins impatient et sincère. Je commençais à faire des choses sans qu’on me le demande, par reconnaissance et par sentiment de fierté et d’éthique professionnelle.

Un nouveau départ

J’ai décidé d’apprendre le Wing Chun en consacrant plus de temps et d’efforts à travailler dur et avec diligence. SiFu Lok Yiu continua à me faire faire de longs exercices pénibles, mais maintenant j’étais prêt à travailler dur et à m’entraîner sérieusement.

SiFu me fit m’entrainer pendant des mois à me défendre uniquement alors que d’autres m’attaquaient et je n’avais pas le droit de riposter. Ensuite, pendant des mois, je ne faisais qu’attaquer sans être autorisé à frapper mon adversaire. Cela m’apprit le contrôle. J’étais celui qui avait toujours été dominé à l’entraînement. Cependant, je pris la résolution qu’au bout d’un an, je serais meilleur que les autres.

Je m’entrainais dur tous les jours pendant au moins 5 à 6 heures. Parfois, je dormais même sur les bancs en bois de l’école en utilisant mes chaussures de kung-fu et mes vêtements comme oreiller. J’étais déterminé à travailler aussi dur que possible pour atteindre mon objectif.

Beaucoup de mes frères Kung Fu ont vraiment joué un rôle déterminant dans ma formation. Il y avait trois étudiants plus âgés en particulier avec qui je me suis entraîné – Poon Tung, Lee Wah Chek et Chung Kwok Wing. Il y avait aussi trois étudiants de dernière année, Kong Keung, Kwan Keung et Lo Chi Lai, qui enseignaient déjà ailleurs mais venaient occasionnellement à l’école de SiFu Lok Yiu pour m’aider à pratiquer. Un autre était Pang Kam Fat, un inspecteur de police de haut rang. Il a été l’élève du grand maître Yip Man et l’un des camarades de classe de Bruce Lee au début des années 1950. Je suis vraiment reconnaissant à toutes ces personnes pour leur patience et leurs conseils.

Après deux ans et demi de formation, mes bases furent très solide et SiFu fit de moi son assistant instructeur. Je l’aidais à enseigner là où il avait besoin de moi. Son école principale était située à Kowloon, au huitième étage du 659 Shanghai Street. SiFu avait aussi deux autres écoles secondaires, dont l’une se trouvait chez moi à Kowloon City, au premier étage du 50 Nga Tsin Wai road (qui fut depuis donné au fils aîné du grand maître Yip Chun, Yip Chun, pour la Yip Man Wing Chun Martial Arts Association). L’autre école secondaire était située à Wanchai, à Hong Kong.

Une meilleure compréhension

L’opinion de SiFu Lok Yiu sur moi s’était améliorée au fil du temps. Un jour, il me prit à part pour me faire une démonstration. Il se mit en position du cavalier et leva une jambe avec le genou près de sa poitrine comme s’il allait donner un coup de pied et dit : « Essayez de bouger ma jambe ». J’ai attrapé sa jambe et tiré mais ne put pas le bouger. J’ai eau beau essayer de pousser sa jambe, mais elle ne bougeait toujours pas. J’utilisais tout mon poids et toute ma puissance, mais je ne pouvais toujours pas le déplacer. Sa posture était comme une pierre. J’étais vraiment étonné. Cela me fit réaliser que SiFu avait vraiment quelque chose de spécial. J’ai aussi compris une leçon ; j’avais un long voyage devant moi.

SiFu Lok Yiu était le SiFu qui m’a donné mes premières connaissances du Wing Chun. Il m’a appris les premières lettres de notre style. Ses critères sévères et son éthique de travail m’ont permis d’acquérir une compréhension fondamentale de la théorie et des méthodes du Wing Chun. Il m’a donné une base très solide et des raisons légitimes pour lesquelles nous devons apprendre le Wing Chun. SiFu m’a ouvert les yeux sur un autre monde. Cette nouvelle compréhension et cette perspicacité m’ont poussé à m’entraîner plus fort que je ne l’avais jamais fait auparavant. C’est ainsi que j’ai été séduit et fasciné par le système du Wing Chun.

Traditionnellement, c’est le devoir d’un étudiant de montrer son respect et sa reconnaissance à son SiFu pour ce qui est enseigné. L’une des façons de remplir cette obligation fut pour moi de nettoyer l’école avant et après l’entraînement. Je nettoyais et faisais briller les vitres, polissais les miroirs, nettoyais la salle de bains, vidais et désinfectais les crachoirs et nettoyais le plancher.

Rencontre avec le grand maître Yip Man

Souvent, je restais après la fin des cours pour faire le ménage. À cette période de sa vie, le grand maître Yip Man avait pris sa retraite et passait quelques soirées à jouer au Mah-Jong avec certains de ses élèves à l’école de SiFu Lok Yiu, après la fin des cours.

Parfois, le grand maître me demandait d’aller lui acheter à manger. Une nuit terriblement pluvieuse, après que j’eu fini de nettoyer et alors que je m’entrainais seul, personne ne se présenta pour jouer, sauf le grand maître Yip Man. Je me souviens très bien qu’il n’arrêtait pas de faire les cent pas pendant que je m’entraînais. Après un certain temps, il m’appela par mon surnom, Kong Jai.

« Kong Jai, montre-moi ce que tu as appris ! » Au début, j’hésitais, mais je fis la première forme. « Ah, très bien », m’a-t-il dit et m’invita à faire du Chi Sao. Plus tard, les invités commencèrent peu à peu à arriver : « D’accord. Plutôt bien. Continue de t’entraîner dur. »

Une offre inattendue

La plupart du temps, les élèves du grand maître Yip Man et leurs parents se réunissaient pour se socialiser ou jouer au Mah-Jong. Parmi les participants se trouvaient Wong Shun Leung et son épouse, Tong Jo Che, Lee Wai Che, Wong Che Ming, Tam Lai, Ko Sang et Ho Kam Ming. À certaines occasions, Poon Tung, sa femme et Lau Wing se présentaient aussi à la fête. SiFu Lok Yiu sortait normalement avec son ami M. Yee Wing au salon de thé ou à une autre forme de divertissement.

Une autre fois, le grand maître Yip Man me redemanda comment mon Wing Chun progressait pendant qu’il attendait que d’autres invités se présentent. Après un peu de chi sau et de lap sau, il m’a dit : « Hmm, tes fondation sont plutôt bonnes… » Puis il m’a demandé : « Kong-jai, pourquoi veux-tu apprendre le Wing Chun ? » Je lui dis que je voulais apprendre quelque chose de pratique que je pourrais utiliser pour me défendre en cas de situation dangereuse. Je lui dis que je trouvais que le Wing Chun était un bon style, qu’il me convenait et que j’en étais fou.

Yip Man me dit : « Je t’aime bien. Tu es honnête, tu travailles dur et ne ne m’as pas dit que tu veux apprendre le Wing Chun pour une autre raison que pour te défendre. Si tu veux vraiment apprendre le Wing Chun, viens me voir demain à 6 h au restaurant Hoon Lin (salon de thé). »

J’étais tellement excité et j’ai senti que c’était une grande chance que j’ai eu la chance d’apprendre directement du grand maître Yip Man, celui qui a rendu le Wing Chun célèbre, et celui qui détenait tout le pouvoir et l’autorité dans le style du Wing Chun. C’était une opportunité inimaginable.

C’est le matin même où le grand maître Yip Man m’a proposé de me prendre comme élève. J’étais à la fois ravi et nerveux. C’était un tel honneur. Cependant, je dis à Grand Maître Yip Man que je ne voulais pas être irrespectueux envers mon SiFu Lok Yiu.

Le Grand Maître me dit que je ne devrais pas me sentir mal parce que Lok Yiu était son élève. Il dit que tout ce que SiFu Lok Yiu enseignait venait de lui. Il me dit aussi que parce qu’il est le chef de la famille Wing Chun à Hong Kong, il avait le droit de me choisir comme élève.

Cependant, l’autre problème était que je n’étais pas sûr de savoir comment j’allais m’offrir des leçons avec le Grand Maître. J’avais entendu dire qu’il n’enseignait en privé qu’à un coût élevé. Je lui dis que j’avais besoin d’un peu de temps pour y réfléchir. Au fond de moi, je ne pensais pas pouvoir accepter cette offre généreuse.

Le conseil de mon frère de kung-fu

Quelques jours plus tard, en rencontrant mon frère Poon Tung, mon frère de Kung Fu, je mentionnais ma rencontre avec notre Grand Maître. Après lui avoir tout raconté, il grimaça et me gifla en s’exclamant « Idiot ! Il y a tant de gens qui font la queue, qui offrent de grosses sommes d’argent, qui supplient pour qu’il leur enseigne… Il vient et propose de t’enseigner, et tu lui dis que tu vas y réfléchir !? »

Je me sentis complètement idiot. Poon Tung m’emmena tout de suite voir mon père et lui raconta ma rencontre avec le Grand Maître. Mon père, excité et impatient que je profite de cette occasion, m’offrit de me soutenir afin que je puisse continuer mon entraînement avec le Grand Maître.

Mon Sifu Lok Yiu est un homme de dignité ayant une éthique de travail stricte, sévère et exigeante. Il construit minutieusement les bases et la compréhension de ses élèves. Son Sifu, Yip Man, reconnaissait son travail et répétait avec fierté que « la connaissance de Sifu Lok Yiu de la théorie du Wing Chun et du Chi Sao surpasse même la mienne. Lok Yiu est vraiment exceptionnel ».

Mythes, réalités et avenir du Wing Chun : un entretien avec Grand Maître Lok Yiu

De gauche à droite : Chu Chong Tin, Grand Maître Yip Man et Maître Lok Yiu

Maître Lok Yiu, comment êtes-vous arrivé au Wing Chun Kung Fu ?

 

J’ai eu la chance d’apprendre directement des mains du Grand Maître Yip Man. « Le bonheur » devrais-je aussi dire parce qu’à cette époque la plupart des gens ne savaient pas ce que c’était. Je n’ai connu ce style que parce que je travaillais dans le restaurant Koowlon à l’époque. C’est là que Sifu Yip Man a commencé à enseigner et où il m’a aussi accepté comme Todai (disciple). Tout d’abord, je considérais le Wing Chun Kung Fu comme une sorte d’exercice. Après environ six mois ma compréhension et mon enthousiasme n’ont cessé d’augmenter, c’est à ce moment que le Wing Chun a commencé dans ma vie.

 

Le Grand Maître pratiquait-il souvent avec ses élèves ? Comment ses assistants ont-ils participé à l’enseignement ?

 

Je pense que je vais devoir répondre à cette question sous un autre angle. En 1950, le Wing Chun était inconnu à Hong-Kong. Après que Sifu Yip Man a commencé à enseigner, beaucoup de professeurs et d’autres élèves de Kung Fu ont défié le Wing Chun dans des combats afin de nous mettre à l’épreuve et nous tester. Cette période fut extrêmement importante pour le Wing Chun. Nous et Yip Man pratiquions très durs pour construire l’honneur et la réputation du style. Nous nous sommes entraînés très dur parce qu’une défaite dans les défis aurait ruiné celle-ci. À l’époque, très peu de gens suivaient les cours de Yip Man. Après de nombreux challenges, le style est devenu célèbre et de plus en plus d’étudiants sont venus pour apprendre. Leung Sheung et moi sommes devenus assistants du Grand Maître. Il s’asseyait toujours avec nous, regardant comment nous enseignons et corrigeant parfois nos erreurs. Parfois, il s’entraînait lui-même avec les élèves mais pas très souvent car en raison du nombre d’élèves, il n’était pas possible d’enseigner directement à tous.

 

Combien de temps avez vous vécu avec Yip Man ? Combien de temps avez vous pu recevoir des leçons particulières du Grand Maître ?

 

Cela a duré plus de 6 ans, dans les années 50. Le grand maître Yip Man avait l’étrange habitude de ne jamais s’endormir avant six heures du matin. Tous les soirs, nous nous rencontrions pour discuter et nous entraîner. À l’époque, on nous enseignait différemment parce qu’il était de notre devoir d’assurer notre honneur et notre réputation.

De gauche à droite : Lok Yiu, Leung Sheung, Yip Man et Yip Bo Ching

 

Le Wing Chun est-il quelque chose de très secret, un art dont le Grand Maître Yip Man aurait choisi de ne transmettre que certaines parties ? Qu’avez-vous appris du Grand Maître lui-même ?

 

Même si j’ai été formé des mains du Grand Maître (et fut plus tard son assistant), je n’ai jamais rencontré ni transmis d’enseignement secret. Comme je l’ai déjà dit, cette période était très importante pour le Wing Chun et chaque étape devait être validée. Le Grand Maître Yip Man a donné son maximum pour s’assurer que notre style ait une bonne réputation. La seule différence entre ses élèves était que certains étaient mieux formés que d’autres. C’est pourquoi certains ont appris plus et d’autres moins… J’ai moi-même appris Siu Lim Tao, Chum Kiu, Biu Tze, le bâton long et Bart Cham Dao directement du Grand Maître Yip Man.

 

Est-ce que le Grand Maître Yip Man a enseigné différentes versions du Wing Chun Kung Fu au cours de sa vie ? Connaissez vous ce que certains appellent le « style ancien », qu’il aurait prétendument enseigné durant ses dernières années et qui est diffusé en Europe sous le nom de « Wing Chun véritable » ?

 

C’est une question très étrange. Il n’y a bien qu’en Europe qu’on peut se permettre de raconter ces choses ! À Hong Kong, personne ne dirait une chose pareille. L’honneur et la réputation du Wing Chun à Hong Kong ont été construits dans les premiers années et ça n’était pas dans un supposé « style ancien ». Pendant tout le temps où j’ai fréquenté le Grand Maître Yip Man, je ne l’ai jamais entendu parler de quoi que ce soit en rapport avec un « style ancien » !

 

Il y a aujourd’hui différentes spéculations en Europe concernant qui enseigne le vrai Wing Chun. Qu’est-ce que vous en pensez ?

 

Il y a bien des années, le grand maître Yip Man m’a dit : « Lok Yiu, une fois que je serai mort, certaines personnes se feront connaitre. Elles feront beaucoup de choses, diront qu’elles ont le meilleur Wing Chun…de nombreux styles seront créés. Ne t’en fais pas parce que le temps viendra où la vérité sera révélée. Cela s’est déjà passé plusieurs fois dans l’histoire du Kung Fu. Tout ce que tu as à faire est d’enseigner à tes élèves ce que tu as appris de moi. Le futur sera ainsi sécurisé. Avec le temps, seule la vérité peut perdurer. « 

 

Combien de temps avez vous été l’assistant de Yip Man et à qui avez-vous enseigné à l’époque ?

 

J’ai été son assistant pendant plus de cinq ans. Parmi les élèves figuraient Tsui Sheung Tin, Man Siu Hung, Chiu Wan, Law Bing, Yip Bo Ching, Wong Shun Leung et autres. Je me souviens d’une fois où je me battais contre un autre style de Kung Fu. Après avoir gagné le combat, un jeune homme est venu me demander quel style j’avais utilisé. Il voulait apprendre alors je lui ai donné l’adresse de Sifu. Ce jeune homme était Wong Shun Leung (il devint plus tard lui-même un célèbre combattant de Wing Chun, décédé en 1997).

 

Aviez-vous encore des contacts avec le Grand Maître quand vous avez ouvert votre propre école, et avez-vous toujours entretenus des relations étroites  ?

 

La relation entre le Grand Maître et moi était très étroite et a duré jusqu’à sa mort. J’avais pris l’habitude de ne jamais dormir avant six heures du matin, souvent, Sifu Yip Man venait à mon école le soir et la nuit. Il me parlait de théorie, pratiquait avec moi et observait mes disciples.

 

Comment devient-on assistant ou enseignant ?

 

Quand quelqu’un dans mon école veut devenir un assistant ou un professeur, il doit s’assurer qu’il comprend vraiment l’art, peut s’occuper des gens et a un bon comportement. Il doit non seulement être un bon combattant mais aussi être capable d’enseigner aux élèves correctement, patiemment pour assurer les progrès dans le style.

 

L’argent joue-t-il un rôle quand quelqu’un veut être accepté comme élève ?

 

C’est tout simplement mal de prendre quelqu’un comme Todaï pour de l’argent. Je dois dire qu’il y a souvent une très mauvaises conceptions de l’enseignement de l’art Europe mais aussi ici à Hong Kong. Beaucoup d’élèves pensent qu’ils apprendront des techniques secrètes s’ils offrent plus d’argent à leur Sifu. Foutaises ! Pour recevoir le Wing Chun, il faut avoir un bon Sifu qui comprend correctement l’art, qui est capable de montrer la bonne voie et de corriger les erreurs. Le plus important est cependant que l’élève travaille dur et réfléchisse beaucoup. La profondeur de la compréhension joue un rôle très important. Quand un élève ne connaît que Siu Lim Tao mais travaille dur, s’entraîne et comprend, c’est largement mieux que quelqu’un qui connait Biu Tze mais ne le pratique pas aussi intensément et ne comprend pas ce qu’il fait. Le Wing Chun ne peut pas être acheté. Tout le monde sait que Bruce Lee a appris le Wing Chun quand il n’était pas riche.

 

Wilhelm Blech est-il votre « étudiant à huis clos » (closed door student) ?

 

Je ne sais pas ce que ce terme signifie. C’est de la fantaisie et non de la réalité. Lorsque le Sifu de Yip Man est mort, il a demandé à son élève le plus ancien de continuer à lui enseigner. C’est la manière traditionnelle de faire dans la vie réelle. Personne ne sait quand je dirai adieu à la vie et, par conséquent, il n’y a rien que je puisse appeler un « étudiant à huit clos » ou « disciple secret ». Mais je peux dire que Wilhelm Blech est mon seul disciple européen, mon Todaï.

 

Pourquoi l’avez-vous pris comme Todaï alors que vous avez arrêté d’enseigner publiquement ? Vous n’aviez jamais enseigné aux Européens auparavant.

 

J’ai eu un sentiment très étrange quand Wilhelm et ses élèves sont venus me voir. J’ai trouvé qu’il était très sérieux, honnête et très intéressé par notre style. C’était surprenant quand je l’ai vu travailler avec ses élèves. Leur coopération mutuelle m’a beaucoup ému. Il me semblait que la relation entre lui et ses disciples était la même qu’entre le Grand Maître Yip Man et moi, alors je l’ai pris comme élève, c’est tout. Je suis heureux d’avoir pris cette décision à ce moment-là car quand il est revenu avec ses élèves, j’ai vu qu’il ne se développait pas seulement très bien, mais qu’il était aussi capable d’enseigner à ses élèves. Je peux même dire qu’il est devenu un ami.

Comment voyez-vous l’avenir du Wing Chun dans le monde, en particulier en Europe ?

 

Je pense que le Wing Chun a un grand avenir devant lui parce que c’est un style formidable. Comme l’a dit le Grand Maître Yip Man : « La vérité sera révélée ! » Les élèves européens doivent réfléchir davantage à ce qu’ils ont appris. Plus ils comprendront, mieux ils apprendront ! Enfin, je tiens à vous remercier pour cette interview qui me permet de m’adresser aux élèves européens.

 


D’autres ressources :